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Du circuit ORMA aux Maxi-multis

Mercredi 4 avril 2018 - DBo.

Après une phase de recherches tout azimut, les multicoques océaniques se concentrent sur l’optimisation avec le circuit ORMA réservé aux 60 pieds : mât-ailes, voiles à corne, foils courbes, dérives à trimmer… se déclinent ensuite sur les géants destinés aux records et au tour du monde. Une nouvelle génération de trimarans océaniques voit le jour dans le sillage de Groupama 3 !

Royale2 C.Février
Royale 2 dans sa version initiale en 1983 avec un mât classique et ses flotteurs à 22,50 mètres...
© Christian Février

Les années 80-85 sont alors les plus riches en termes de diversité de construction, de concepts architecturaux ou d’avancées technologiques. De nouvelles fibres sont employées pour la stratification (Kevlar, carbone), les voiles épaisses, les gréements courants, les foils, les mât-ailes marquent cette période caractérisée aussi par le gigantisme. Car après une nette suprématie des trimarans, ce sont les catamarans qui sont dans l’air du temps : Marc Pajot sur son plan Langevin Elf Aquitaine de 20 mètres remporte La Baule-Dakar 80, termine second de la Two-Star (Plymouth-Newport) puis de La Rochelle-Nouvelle Orléans derrière un autre catamaran (Charente Maritime) en 1981 pour conclure par la victoire lors de la Route du Rhum 1982.

Un laboratoire pour les multicoques

Cette période est surtout la phase « laboratoire du multicoque » : Paul Ricard est le premier foiler océanique de l’histoire de la course au large (1979). Le bateau d’Éric Tabarly est révolutionnaire car il s’appuie sur des plans porteurs inclinés à 45° pour déjauger et s’il s’incline devant le tandem Riguidel-Gahinet (VSD II) lors de Lorient-Les Bermudes-Lorient en 1979, il est le premier à battre le record de la traversée de l’Atlantique d’Ouest en Est en 1980, 75 ans après Atlantic la goélette de Charlie Barr. La création du Trophée des Multicoques en mai 1980 à La Trinité/mer va booster ces développements technologiques, les trimarans et catamarans océaniques s’affrontant pour la première fois autour de trois bouées en baie de Quiberon…

Paul Ricard au départ de Lorient en 1979
Paul Ricard fut le premier foiler océanique : il améliorera en 1980 le record de la tranversée de l'Atlantique
© Christian Février

C’est la « folie des foils » avec le trimaran Royale et son système rétractable inspiré par les Citroëns DS, avec les foils en « Y » inversé de Gautier ou de Gérard Lambert. C’est aussi l’épopée des premiers mât-ailes en carbone (Elf Aquitaine II), des constructions en autoclave (Royale II, Roger & Gallet), des voiles et des cordages en Kevlar, de l’électronique, des positionneurs par satellite… Mais aussi de la démesure avec le trimaran William Saurin d’Eugène Riguidel mesurant plus de 27 mètres de long !

De la démesure à la jauge 60’ Open

Car si les Anglais ont inventé une jauge pour limiter les excès constatés lors de l’OSTAR 72 (Vendredi 13, long de 39 mètres) puis en 1976 (Club Méditerranée, long de 72 mètres), qui réduit à 60 pieds la longueur de coque (18,28 mètres), les Français n’ont pas ces états d’âme. Plus c’est grand, plus cela va vite dit-on. La première édition de Québec-Saint Malo en 1984 en est l’expression la plus marquante : presque tous les bateaux font plus de 23 mètres. Charles Heidseick est un foiler de 25,90 m doté d’un mât inclinable, Royale II a un mât-aile de 60 m2, Formule TAG est entièrement construit en tissu pré-imprégné sous vide dans un four… Nombre de ces bateaux naviguaient encore à la fin du siècle deernier, mais la plupart en charter.

Parallèlement, la « boîte à idée » est une caisse sans fond : Elf Aquitaine II est construit entièrement en carbone-nid d’abeille avec un mât-aile sur balestron (grand-voile et foc pivotent ensembles). Guy Delage réalise un prao atlantique (un seul petit flotteur au vent) mais Rosières se replie au départ de la deuxième Route du Rhum en 1982. Gilles Ollier conçoit le premier Jet Services, un catamaran sans nacelle à la silhouette de Tornado. Il faut dire qu’au milieu des années 80, les courses s’enchaînent à un rythme soutenu : Route de la Découverte (1984) entre l’Espagne et les Antilles, Monaco-New York (1985), Course de l’Europe (1985), Trophée des Multicoques (1980-1989), Grands Prix (1990-2006)…

La fin des années 90 marque la domination quasi sans faille du catamaran Jet Services V, un dessin de 22,50 mètres signé Gilles Ollier qui a détenu pendant onze ans le record de la traversée de l’Atlantique d’Ouest en Est, et qui rebaptisé Commodore Explorer, fut le premier à descendre sous la barre des 80 jours autour du monde lors du Trophée Jules Verne 1993 et qui a participé à The Race 2001 sous les couleurs polonaises !

Elf Aquitaine2 J. Vapillon
Étonnant gréement que celui adopté sur Elf Aquitaine II mis à l'eau en 1983 et dessiné par Philippe Briand.
© Jacques Vapillon

Mais l’heure est à la restriction : les budgets deviennent exorbitants et les sponsors se retirent devant le coût de plus en plus élevé de ces machines. Le couperet tombe en 1990 lors de la Route du Rhum : les voiliers ne peuvent plus dépasser 18,28 mètres de long (60 pieds). Cette décision vient à point mais ne suffit pas à redynamiser une flotte de multicoques qui ne se renouvelle désormais plus que sporadiquement. La transat anglaise ne motive pas les foules, tout comme les courses océaniques à l’exception de la Route du Rhum. Même si cette épreuve redevient le moteur d’une nouvelle génération de multicoques, désormais tous des trimarans de 60 pieds, la création du circuit ORMA va relancer la série grâce aux Grands Prix.

Retour vers le futur

Car pour gagner en solitaire, il faut alors s’entraîner en équipage, se comparer au contact, tester en avant saison de nouvelles technologies ou de nouveaux concepts architecturaux, ce que le Trophée des Multicoques à La Trinité/mer, les Grands Prix de Brest et de La Rochelle, la Multi-Cup de La Baule ont permis de développer. Grâce à ces épreuves en équipage, les multicoques évoluent à pas de géant et deviennent capables de flirter avec les 30 nœuds et même de parcourir plus de 600 milles en 24 heures…

Jet Services5 1987 J. Vapillon
Le plus légendaire de la saga des Jet Services ! Le cinquième va détenir le record de la traversée de l'Atlantique pendant onze ans...
© Jacques Vapillon

Les parcours océaniques se bouclent alors à près de 20 nœuds de moyenne, soit deux fois plus vite qu’il y a vingt ans et aussi rapidement que les maxi-catamarans des années 90 ! Mais voilà : le cycle revient à son point de départ lorsque le circuit ORMA s’écroule en 2006 : désormais les coureurs s’orientent vers les Maxi pour courir autour du monde le plus vite possible et après le recyclage des « anciens » (Commodore Explorer ex-Jet Service V, Enza ex-Formule TAG, Sport Elec ex-Poulain…) vient le temps des géants : Orange, Geronimo, Cheyenne, Orange II et pour ceux qui préfèrent le solitaire, IDEC, Kingfisher, Sodebo

Le rebond du multicoque a lieu en 2006 lorsque Franck Cammas arme Groupama 3, un trimaran de 31,50 mètres fortement inspiré par les multicoques ORMA et s’il faut attendre trois tentatives et quatre années avant qu’il ne pulvérise le record autour du monde, il est à l’origine de cette nouvelle génération de trimarans géants lorsque le skipper surprend tout le monde en s’alignant au départ de la Route du Rhum 2010 qu’il emporte haut la main ! Il est désormais possible de manier une machine de plus de trente mètres en solo… à des vitesses supersoniques.

Et parallèlement, alors que la Coupe de l’America se met aussi au multicoque, la nouvelle classe des Multi50 prend peu à peu une place de plus en plus conséquente dans le monde de la course océanique. Sans compter que le bouillonnement touche aussi les catamarans de sport qui se mettent à voler sur leurs foils : GC-32, Flying Phantom, Easy to Fly, Class A, Class C, Nacra 17… Tous ces nouveaux bateaux contribuent à un nouveau brassage d’idées axées sur le vol océanique !

Groupama3 Y.Zedda
Entraînement intensif pour Franck Cammas et ses équipiers en vue du Trophée Jules Verne à bord de Groupama 3 !
© Yvan Zedda

Temps forts


1985 : Apricot, un trimaran de 60 pieds remporte une étape de la Course de l’Europe. C’est le premier multicoque de la nouvelle génération qui inspirera les trimarans actuels
1987 : Lada Poch est le premier foiler à remporter une course océanique, La Baule-Dakar
1990 : record de la traversée de l’Atlantique en 6 jours 13 heures 3 minutes, par Jet Services V
1990 : nouvelle jauge définissant une longueur maximale de 60 pieds pour les courses Open en multicoque
1994 : premières sorties de l’Hydroptère qui frôle les 40 nœuds
1995 : création du circuit ORMA des Multicoques
1998 : Laurent Bourgnon remporte pour la seconde fois la Route du Rhum
2001 : record de distance par Club Med (catamaran de 35 m) avec 655 milles en 24 heures
2006 : mise à l’eau de Groupama 3
2009 : record de distance par Banque Populaire V (trimaran de 40 m) avec 908,2 milles en 24 heures
2016 : record autour du monde en solitaire par Thomas Coville sur Sodebo en 49j 03h 04’
2017 : record autour du monde en équipage par Francis Joyon sur IDEC Sport en 40j 23h 30’
2017 : record autour du monde en solitaire par François Gabart sur MACIF en 42j 16h 40’
2018 : renaissance du Trophée des Multicoques en Morbihan



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