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Du prao polynésien au multicoque océanique

Jeudi 29 mars 2018 - DBo.

Depuis la nuit des temps, les multicoques sillonnent le Pacifique car les Mélanésiens naviguaient au delà de l’horizon dès 30 000 ans avant Jésus Christ. Mais ce n’est que depuis la fin du 19ème siècle que les catamarans et les trimarans ont débuté leur carrière de voilier de course. Temps forts d’une évolution accélérée.

Pirogue polynésienne Amiral Pâris
Les mélanésiens étaient particulièrement avancés sur la conception des multicoques il y a plus de 2 000 ans !
© Amiral Pâris

Du simple tronc d’arbre creusé et doté d’un balancier en bambou à la machine de course en carbone pré-imprégné, de l’eau a coulé sous les coques ! Pourtant, il faut bien constater que les Polynésiens furent les architectes-constructeurs les plus avancés de tous les temps jusqu’à l’arrivée des Européens dans l’océan Indien et dans le Pacifique, lors des expéditions du siècle des Lumières au XVIIIème. Car au fil de leur conquête des îles pacifiques, les Polynésiens ont développé toutes sortes de multicoques : praos, catamarans, trimarans à voiles carrées, triangulaires, lattées, et à la structure toujours souple. Un concept opposé à celui des Européens qui privilégiaient le monocoque et la robustesse structurelle.

Car pour être rapide, il faut faire léger, diminuer la surface mouillée et avoir une grande longueur à la flottaison. Ces trois paramètres étaient impossibles à respecter pour des navires de combat, de charge, de transport, naviguant sur les mers changeantes selon les jours et les saisons de l’Atlantique Nord et de la Méditerranée. Des expéditions de Cook, de D’Entrecasteaux, de Pâris, de Willaumez, de Dumont d’Urville,… sont parvenues aux Européens ces nouvelles approches de la mer car les navires polynésiens étaient très diversifiés tant par leur forme que par leurs caractéristiques ou leur fonction. Certains d’entre eux pouvaient traverser la moitié du Pacifique en transportant une quarantaine de personnes sur des catamarans de plus de 35 mètres de long, il y a deux mille ans !

Un long combat pour imposer les multicoques

Il en aura fallu du temps pour que les Occidentaux prennent conscience de l’intérêt de ces voiliers à plusieurs coques, plus stables sur l’eau, plus spacieux pour transporter matériels ou passagers, plus rapides aux allures portantes. En 1662, l’Irlandais sir William Petty construisit un petit catamaran Simon & Jude qui s’avéra plus véloce qu’une chaloupe. Mais l’expérience n’aboutit pas malgré la réalisation de Experiment en 1664 qui traversa plus rapidement la mer d’Irlande qu’une estafette royale. En 1812, l’ingénieur Fulton fait construire le premier catamaran de transport, un ferry de 118 tonnes reliant Jersey City à New York et doté d’un moteur à vapeur.

Mais ce ne fut qu’en 1820 que navigua le premier catamaran à voile du yachting mondial : John Cox Stevens conçut Double Trouble. Nathanaël G. Herreshoff fut ensuite l’architecte qui le premier compris la nécessité de la légèreté pour qu’un multicoque soit performant. En 1876, il s’inscrit à la régate du centenaire des États-Unis sur Amaryllis, un petit catamaran à nacelle centrale qui s’imposa devant le Gotha de la voile new yorkaise. Le scandale fut tel que le bateau fut disqualifié près d’un an plus tard… Mais l’architecte des futurs Classe J vainqueurs de la Coupe de l’America persista et signa au point que son catamaran Tarentella atteignit plus de 18 nœuds au portant sur mer plate !

Interdits par les yachts clubs ou cantonnés dans des épreuves marginales, les multicoques ne convainquirent que quelques passionnés qui ne pouvaient faire évoluer leur conception. Ils n’étaient pas adaptés à la haute mer et bien souvent trop lourds ou peu évolutifs. Il fallut donc attendre 1947 que Rudy Choy dessine Manu Kaï, premier multicoque moderne habitable et hauturier. Enfin en 1966, Toria un trimaran dessiné par Derek Kelsall remporte la course au large Round Britain Race. Le jeune architecte britannique avait déjà prouvé lors de la transat anglaise Plymouth-Newport en 1964 que l’on pouvait traverser l’Atlantique d’Est en Ouest à bord de ces étranges machines : Folatre termina 13ème sur 14 solitaires classés, en 61 jours 14 heures… Le rouleau compresseur du multicoque était lancé même s’il mît encore quelques années à s’imposer définitivement face aux monocoques.

Alain Colas sur Pen Duick IV C. Février
Construit en 1968, Pen Duick IV était alors le plus grand trimaran de course avec ses 20,80 mètres de longueur hors-tout...
© Christian Février

Du prao au trimaran

Les multicoques ont donc démontré qu’ils étaient plus rapides, principalement aux allures portantes, mais leur fiabilité laissait encore à désirer. La transat anglaise de 1968 et encore plus celle de 1972 va enterrer à jamais l’idée qu’un voilier lourd, lesté, même immensément long, peut contrer ces « araignées des mers », au rapport voilure-poids de plus en plus important. Pen Duick IV reste le trimaran le plus surprenant de son temps : 21,50 mètres de long à la structure tubulaire en aluminium, il s’aligne au départ de Plymouth en juin 1968. Un abordage anéantira ses ambitions mais à l’arrivée, derrière deux gros monocoques, c’est un tout petit prao de 9 mètres qui monte sur la troisième marche du podium : Cheers de l’Américain Tom Follet.

Pen Duick IV confirmera sa suprématie quatre années plus tard aux mains d’Alain Colas puis sous le nom de Manureva, va réaliser le tour du monde en solitaire ! À cette époque où il n’existe qu’une course au large en solitaire ouverte à toutes les conceptions architecturales, l’OSTAR ou transat anglaise, il faut attendre quatre ans pour voir de nouveaux multicoques apparaître : passé le « choc Tabarly », c’est du côté du Maine que vont sortir une myriade de trimarans sous la houlette de Dick Newick et de Walter Greene. C’est l’école américaine.

Third Turtle mené par Mike Birch arrive troisième à Newport en 1976 alors que trois dépressions violentes ont laminé la flotte. Deux ans plus tard, le Canadien récidive en volant la vedette de 92 secondes seulement à l’arrivée de la première Route du Rhum 1978 avec le petit Olympus Photo. En 1980, le premier monocoque de la transat anglaise est classé 6ème sur une épreuve réputée se jouer au près, contre le vent. C’en est fini du règne du monocoque, mais une autre bataille se prépare. Parmi les multicoques, qui est le mieux adapté à la course au large ?

Olympus B. Rubinstein
Mike Birch fut le fer de lance du multicoque océanique et sa victoire lors de la Route du Rhum 1978 confirme les performances des trimarans...
© B. Rubinstein

Temps forts


1876 : le catamaran Amaryllis de Nathanaël Herreshoff gagne la régate du centenaire à New York
1947 : Manu Kaï, premier catamaran offshore de Rudy Choy
1966 : le trimaran Toria remporte le Tour de l’Angleterre
1968 : le prao Cheers termine troisième de la transat anglaise
1972 : Pen Duick IV gagne l’OSTAR aux mains d’Alain Colas
1976 : Third Turtle, un trimaran de 9,30 mètres mené par Mike Birch est classé 2ème de l’OSTAR
1978 : Olympus Photo remporte la première Route du Rhum aux mains de Mike Birch
1980 : Moxie, un trimaran équipé d’un enrouleur de grand voile et mené par le doyen de l’épreuve Phil Weld (66 ans) remporte la transat anglaise
1980 : première victoire d’un catamaran, Elf Aquitaine lors de La Baule-Dakar
1982 : le prao de Guy Delage, Lestra Sports, termine 3ème de La Rochelle-Nouvelle Orléans
1984 : Royale II remporte la première édition de Québec-Saint Malo en 8 jours 20 heures



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