© Jean-Marie Liot
© Yann Riou / Macif
© Yvan Zedda

Pen Duick IV, la fragile libellule

Lundi 19 mars 2018 - DBo.

Ce bateau est un pied de nez et une révolution ! Pen Duick IV est en effet le premier multicoque océanique spécialement conçu pour la course en solitaire et bénéficiant des dernières innovations technologiques de l’époque. Et pourtant, il a bien failli ne même pas prendre le départ de l’OSTAR 1968, la transat anglaise qu’Éric Tabarly avait remportée quatre ans plus tôt…

Alain Colas sur Pen Duick IV C. Février
Construit en 1968, Pen Duick IV était alors le plus grand trimaran de course avec ses 20,80 mètres de longueur hors-tout...
© Christian Février

Car la France est paralysée par les grèves et aux Chantiers et ateliers de la Perrière à Lorient, à proximité de l’ancienne base des sous-marins allemands (tout près de la Cité de la Voile – Éric Tabarly), les ouvriers doivent travailler en secret pour achever la construction de cette étrange « araignée des mers », comme le surnommait le journaliste Jean-Pierre Biot. Car là encore, le Breton doit faire appel à ses talents de persuasion pour financer ce projet fou : grâce aux soutiens de France-Soir (et en particulier de Jean-Paul Aymon), de RTL et de Paris-Match à qui il vend des exclusivités sur ses navigations, il peut en débuter la construction en décembre 1967.

Il faut dire que le bateau est totalement atypique ! C’est d’abord le plus grand des trimarans océaniques jamais conçu avec plus de vingt mètres de long, des flotteurs de 17,80 mètres, une largeur imposante de 10,70 mètres, un gréement de ketch, une construction en aluminium, une structure tubulaire pour tenir les flotteurs, deux mâts profilés tournants, des voiles entièrement lattées, des rails circulaires pour les chariots d’écoute… et toujours un cockpit minimaliste, un plan de pont dépouillé et une bulle de plexiglas au dessus de la table à cartes !

La découverte du trimaran

En fait dès sa victoire avec Pen Duick II en 1964 à Newport, Éric Tabarly est frappé par les trois multicoques qui ont réussi à traverser l’Atlantique et particulièrement par le petit trimaran Folatre, dessiné par Arthur Piver et mené par Derek Kelsall. Le skipper anglais est devenu un architecte à la pointe de l’avant-garde et imagine un multicoque totalement révolutionnaire, Toria : ce trimaran de 42 pieds (13 mètres) est le premier à être réalisé en composite sandwich mousse-résine-fibre de verre et remporte en 1966 le tour de l’Angleterre en double.

« En 1967, l’architecte Derek Kelsall m’a proposé de naviguer à bord de son nouveau multicoque baptisé Toria. Cela faisait un moment que j’observais ces engins à trois pattes. Mais pour la première fois, j’étais certain que l’on était maintenant capable de concevoir des trimarans taillés pour la haute mer. Il n’y avait donc plus à hésiter et j’ai demandé à un autre spécialiste de l’époque, André Allègre, de me dessiner Pen Duick IV. Comme d’habitude, je suis intervenu sur la détermination de la longueur, alors que le choix des mâts en forme d’aile revient à André. Malheureusement, ils ont été mal calculés, nous obligeant juste avant le départ à rajouter des bastaques. De toute façon, ce bateau n’était pas prêt pour la Transat 68. En revanche, j’ai pu ensuite tirer dessus. Il a été incontestablement le bateau de course au large le plus rapide sur l’eau au début des années soixante-dix… »

Pen Duick IV en 1969 lors de Los Angeles Honolulu
À bord de Pen Duick IV lors de la course Los Angeles-Honolulu en 1969 juste avant d’être vendu à Alain Colas à Nouméa
© Bateaux

Éric Tabarly a l’occasion de convoyer ce multicoque britannique de Cornouailles à Londres pour le Boat Show : c’est la révélation ! Un trimaran est capable d’aller au moins aussi vite qu’un monocoque au près et s’avère nettement plus véloce dès que les écoutes sont choquées… De fait, Derek Kelsall est à l’origine du développement des multicoques océaniques avec Trumpeter, le premier trimaran de Phil Weld (futur vainqueur de l’OSTAR en 1976), avec les Legs of Man de Nick Keig (second de l’OSTAR en 1976), avec les Great Britain de Chay Blyth (le « III » est un multicoque de 80 pieds en 1978 !), avec le VSD d’Eugène Riguidel (vainqueur de Lorient-Les Bermudes-Lorient en 1979).

Éric Tabarly fait appel à l’architecte sétois André Allègre, l’un des seuls spécialistes français du trimaran, avec qui il collabore pour imaginer Pen Duick IV. L’expérience acquise sur Pen Duick III se retrouve dans le plan de voilure avec l’adoption du gréement de ketch, l’artimon étant assez reculé pour ne pas être perturbé par la grand voile, dans les ronds de chute avec les voiles lattées qui permettent d’augmenter la surface de voile sans accroître la hauteur des mâts et qui fatiguent moins la toile lorsque les voiles faseyent, dans la bulle du navigateur, dans le plan de pont où nombre de manœuvres reviennent au cockpit pour limiter les déplacements en pied de mât…

Et le trimaran, surnommé aussi le « court de tennis flottant » par les medias, utilise l’AG4, un alliage léger qui permet de concilier faible déplacement en charge, facilité et rapidité de mise en œuvre, structure tubulaire imaginée par le bureau d’études nantais de Joseph Rouillard qui se rapproche des constructions Eiffel et qui font comparer le trimaran à une « raffinerie de pétrole » ou à une « fragile libellule » selon le scepticisme ou l’enthousiasme des observateurs…

Une araignée des mers en aluminium !

Après bien des péripéties aux Chantiers de La Perrière, Pen Duck IV est mis à l’eau le 11 mai 1968, trois semaines seulement avant le départ de la transat anglaise… Trois jours après, les premières sorties démontrent que le trimaran n’est pas prêt et que la mise au point sera plus longue que prévue. Ce sont d’abord les mâts profilés juste tenus par deux galhaubans, un étai et un pataras, qui se cintrent exagérément. Les essais sont écourtés et Victor Tonnerre, maître voilier et gréeur, s’occupe d’installer des barres de flèche pour réaliser un losange afin de rigidifier les tubes en leur milieu. Une nouvelle sortie montre que cette amélioration n’est pas suffisante : il faut aussi y ajouter des bastaques… Même s’ils étaient fabriqués en aluminium, ces mâts ailes à bord de fuite concave ressemblent étrangement aux espars des trimarans des années 90 ! Innovation aussi : les rails de chariot circulaires pour régler la grand voile et l’artimon participent à la rigidité de la plateforme et permettent aussi de déborder les voiles sans installer de hale-bas…

Alain Colas C. Février
Comme Éric Tabarly auparavant, Alain Colas disposait d'une bulle en pléxiglas sur ce trimaran très humide...
© Chistian Février

Quelques jours plus tard, le trimaran mené par Eric Tabarly en solitaire se compare à Pen Duick III manœuvré par un équipage, dont Alain Colas. Le résultat est sans appel côté performance mais beaucoup de détails sont encore à régler, à l’image du régulateur d’allure mis au point par l’ingénieur Gianoli car les accélérations brusques du multicoque sont difficiles à transmettre par une pale et des biellettes ! Au point que le trimaran part au largue safran bloqué, puis empanne en fauchant Éric Tabarly qui atterrit brutalement dans le trampoline : rien de casser mais une violente douleur à moins de deux semaines du coup de canon ! Car le skipper a hésité mais a finalement porté son choix sur Pen Duick IV au détriment de Pen Duick III pour la transat anglaise… Le convoyage en Angleterre est mouvementé mais le trimaran s’avère redoutable : dans le bassin de Millbay Docks à Plymouth, le multicoque géant fait sensation !

Mais le lendemain du départ, Éric Tabarly percute un cargo et doit retourner à Plymouth pour colmater une déchirure sur le flotteur tribord et re-souder une barre de flèche de l’artimon. Avec quatre jours de retard, le Breton repart à l’assaut de l’Atlantique mais le pilote automatique défaille : nouvel arrêt à Newlyne en Cornouailles, nouveau départ avec deux jours de plus d’écart pour finalement jeter l’éponge après une nouvelle avarie de pilote… Après réparation au chantier lorientais, Éric Tabarly reprend la mer pour participer au Crystal Trophy mais là encore, pendant le convoyage, le mât d’artimon s’écroule : les mâts profilés tournants ne sont définitivement pas au point et sont remplacés par des tubes classiques haubanés et plus hauts (16,50 m).

Pen Duick IV dans le Pacifique

Pen Duick III reprend du service et en septembre 1968, c’est le monocoque Pen Duick V qui germe dans l’esprit du solitaire, pour une trans-Pacifique entre San Francisco et Tokyo… Pour rallier les Etats-Unis, Éric Tabarly traverse avec Pen Duick IV par le canal de Panama en compagnie d’Alain Colas et d’Olivier de Kersauson : dix jours et demi entre Tenerife et Martinique ! Puis après l’exploit d’Éric sur le Pacifique en solitaire avec Pen Duick V, le trimaran est préparé pour la 25ème édition de la course Los Angeles-Honolulu. Son inscription refusée parce qu’il est un multicoque, le bateau part avec deux heures de retard derrière les 72 monocoques et arrive 8 jours 13 heures 9 minutes plus tard à Hawaï… plus de vingt heures devant Windward Passage ! Le propriétaire du maxi yacht ne voulant finalement pas acheter le trimaran, l’équipage fait route sur Tahiti où Éric Tabarly y rencontre Bernard Moitessier.

Manureva au départ de la Route du Rhum 1978
Dessiné par André Allègre d’après le cahier des charges d’Éric Tabarly, ce trimaran en aluminium ne pèse que six tonnes et demie
© B. Rubinstein

Mais encore une fois, les finances sont à sec pour entretenir Pen Duick et ses successeurs : Éric doit se résoudre à vendre son trimaran et c’est finalement Alain Colas qui le rachète à l’automne 1969 à Nouméa. L’ancien équipier devient skipper et participe à Sydney-Hobart, puis convoie le bateau en équipage en passant par Tahiti, le détroit de Torres et la Réunion. De là, il repart en solitaire pour rallier La Trinité/mer en 66 jours pour 10 000 milles…

Alain Colas remporte à suivre la transat anglaise (OSTAR 1972), avec près de dix-neuf heures d’avance sur Jean-Yves Terlain et son monocoque géant, Vendredi 13 ! Rebaptisé Manureva (oiseau du large) en souvenir de ses années tahitiennes, le trimaran s’élance en 1973 pour le défi le plus fou de l’époque : faire le tour du monde en solitaire avec une escale à Sydney, sur les pas de Sir Francis Chichester… Alain Colas revient triomphalement à Saint-Malo après 169 jours ! Remisé dans un chantier, l’ex-Pen Duick IV reprend du service pour la première Route du Rhum en 1978 mais le trimaran n’est pas au mieux de sa forme. Et alors qu’il est pointé en tête au large des Açores quelques jours après le départ de Saint-Malo, Manureva ne répond plus : Alain Colas et son bateau ne seront jamais retrouvés…



Pen Duick IV


Architecte : André Allègre
Constructeur : Chantiers et ateliers de la Perrière
Mise à l’eau : 11 mai 1968
Longueur de coque : 20,80m
Flottaison : 19,50 m
Maître bau : 10,70 m
Tirant d’eau : 0,60 m / 2,40 m puis 0,80 m / 2,80 m en 1969
Déplacement : 6 600 kg
Surface grand voile : 55 m²
Surface artimon : 38 m²
Surface foc de route : 33 m²
Surface génois : 90 m² puis 105 m² en 1972
Surface voile d’étai : 100 m²
Surface spinnaker : 163 m²



page supérieure